En plus du français et de l’anglais, beaucoup de langues étaient parlées dans la colonie de la Rivière-Rouge. De toute évidence, certains visiteurs de la colonie étaient bilingues mais ils parlaient peut-être deux des langues indigènes d’Amérique du Nord ou bien deux des langues parlées en Europe ou ailleurs.

La colonie de la Rivière-Rouge était située dans une région où fleurissaient les activités commerciales entre divers peuples. Le commerce entre peuples de langues différentes existait en Amérique du Nord (y compris dans la future Terre de Rupert), bien avant l’arrivée des commerçants de fourrures en provenance d’Europe. Tout au long de l’histoire humaine, la capacité de communiquer efficacement a été fondamentale pour les négociations commerciales. Il est donc raisonnable de penser que, en 1869–1870, une minorité d’habitants de la colonie de la Rivière-Rouge parlaient une seule langue. Toute personne unilingue éventuelle était probablement quelqu’un de nouveau venu s’installer dans la colonie en provenance des Îles britanniques, via le Canada. il est possible également qu’il y ait eu quelques nouveaux arrivants francophones unilingues.

Même si les Métis de la Rivière-Rouge pouvaient être associés à des paroisses « françaises » ou « anglaises », la plupart parlaient probablement plusieurs langues. En 1869-1870, les Métis de la colonie de la Rivière-Rouge étaient, après tout, des gens issus du commerce des fourrures. Ils étaient encore nombreux à participer directement à la traite des fourrures, et les autres, même s’ils étaient principalement fermiers, faisaient quotidiennement du commerce et du troc pour nourrir leurs familles et exploiter des entreprises. Étant donné que les Métis qui s’étaient installés à la Rivière-Rouge avaient des origines historiques très variées – différentes familles ayant des parents et des grands-parents de tous les coins d’Amérique du Nord ainsi que d’ailleurs dans le monde – toutes sortes de langues différentes s’étaient introduites dans les familles avec le temps. De plus, étant donné que pour échanger des produits avec ses voisins à la Rivière-Rouge (sans parler de travailler à leurs côtés[i]), il fallait communiquer avec eux, apprendre leur langue allait de soi. Il est raisonnable de croire qu’un bon nombre de Métis de la Rivière-Rouge étaient capables de converser dans au moins trois langues et que certains pouvaient même parler jusqu’à neuf langues.

En dehors du français et de l’anglais, parmi les autres langues non autochtones introduites par les colons et les commerçants de fourrures dans la colonie, il faut mentionner les suivantes : le gaélique (d’Écosse et d’Irlande); le norvégien; l’allemand, le yiddish, le polonais, peut-être le suédois et même l’espagnol.[ii] Toutefois, le fait de parler couramment l’une de ces langues ne permettait guère de communiquer à grande échelle. En 1869, le gaélique d’Écosse avait une certaine présence parmi les anciens colons de Selkirk dans la paroisse de Kildonan. Il se peut que l’on pouvait encore entendre parler l’allemand et le polonais dans le secteur longeant la rivière Seine, dans la paroisse de Saint-Boniface, qui avait été établie en premier vers 1816, par des colons ayant appartenu aux régiments De Meurons et De Watteville.[iii] Même s’il semble peu probable qu’ils aient été utiles dans la colonie, le yiddish et l’espagnol étaient peut-être pratiques pour converser avec J.J. Sondermann, un tailleur ayant son atelier dans la ville de Winnipeg, ou encore avec William Gomez da Fonseca (aussi appelé Don Derigo Nojada Gomez da Silva Fonseca), un commerçant et marchand également établi à Winnipeg.[iv]

Il ne fait presque aucun doute que les colons non autochtones réalisèrent qu’il était dans leur intérêt d’apprendre les langues autochtones pour pouvoir réussir en affaires et pour pouvoir s’entendre avec les autres dans la colonie.

[i] Voir A.C. Garrioch, dans The Far and Furry North: A Story of Life and Love and Travel in the days of the Hudson’s Bay Company (Winnipeg: Douglas-McIntyre, 1925), 64, qui raconte une fois où les rameurs s’amusaient entre eux et avec les passagers à mélanger des mots de trois langues différentes.

[ii] Voir Blain, “The Bungee dialect of the Red River Settlement,” 6, 145, 275; Victor Turek, “Poles Among the De Meuron Soldiers,” Manitoba Historical Society Transactions sér. 3, n9 (saison 1952–1953), http://www.mhs.mb.ca/docs/transactions/3/demeuronpoles.shtml.

[iii] Hall, dans “Perfect Freedom,” 3, constate que l’historiographie de la colonie n’est pas très précise sur le nombre d’anciens soldats de De Meuron et De Watteville qui sont arrivés en 1816, suivis de colons suisses en 1821, et qui sont restés dans la colonie après les inondations de 1826.

[iv] Voir Randy R. Rostecki, dans “Fonseca, William Gomez,” DBC, http://www.biographi.ca/fr/bio.php?BioId=40837; l’annonce de J.J. Sondermann, dans le New Nation (11 février 1870), 3. Sondermann était peut-être juif, originaire d’Allemagne (son fils [?] J.G. Sonderman aurait fondé la German Society à Winnipeg en 1871). Un certain nombre de colons juifs de la Rivière-Rouge étaient descendants de commerçants de fourrures à Montréal. Voir, par exemple, Arthur A. Chiel, “Manitoba Jewish History - Early Times,” MHS Transactions sér. 3, no 10 (saison 1953-54), http://www.mhs.mb.ca/docs/transactions/3/jewishhistory.shtml; “John Lyons (c1786-1875): Margaret Kipling (c1790-1875),” dans le site Red River Ancestry, à http://www.redriverancestry.ca/LYONS-JOHN-1786.php.