Les habitants de la colonie de la Rivière-Rouge vivaient sur les rives. La « terre natale » s’étendait de la ville de Winnipeg jusqu’à Portage-la-Prairie, en remontant la rivière Assiniboine; jusqu’au lac Winnipeg, en descendant la rivière Rouge; jusqu’à la frontière avec les États-Unis, en remontant la rivière Rouge; jusqu’à Sainte-Anne, le long de la rivière Seine, et elle incluait aussi les terres s’étalant jusqu’au lac Manitoba. En plus de son aspect étalé, le territoire de la colonie possédait une autre caractéristique. Les propriétés foncières étaient disposées en lots allongés. Chaque maison donnait sur une rivière, ce qui permettait d’avoir facilement accès à l’eau pour son usage personnel mais aussi pour le transport.[i]

Les cartes de la colonie montrent que, pour former un gouvernement local, les représentants politiques devaient affronter l’éloignement, les uns des autres, en raison des distances considérables qui les séparaient. Leur détermination à former un gouvernement autonome, représentatif et responsable, et à entrer dans la confédération du Canada était bien réelle, car, pour surmonter l’incertitude, l’opposition et les grandes distances , ils se déplacèrent à pied, à cheval et en traîneau.

 


Carte qui tente d’indiquer l’emplacement des paroisses dans lesquelles furent élus les représentants de l’Assemblée législative d’Assiniboia; inspirée de, et montrant les différences avec, la carte The Red River Settlement, 1870, dessinée par C.C.J. Bond et imprimée dans The Birth of Western Canada: A history of the Riel Rebellions de George F.G. Stanley  (Toronto: University of Toronto Press, 1961), qui montrait les paroisses électorales de la nouvelle province du Manitoba.[ii] 
Nota : on y voit également la limite du district d’Assiniboia, en forme de cercle.

Une carte est utile notamment lorsqu’elle permet de préciser l’étendue de la représentation politique des membres de l’Assemblée législative d’Assiniboia. Chaque membre représentait les électeurs d’une paroisse donnée, ou d’une partie de paroisse, soit dans la colonie de la Rivière-Rouge proprement dite, soit dans ses environs. Les paroisses étaient particulièrement caractéristiques de la colonie de la Rivière-Rouge et d’Assiniboia à l’époque coloniale. Or, à ce jour, les cartes existantes ont tendance à obscurcir plutôt qu’à préciser l’emplacement et l’étendue des paroisses qui étaient représentées par les membres de l’Assemblée législative d’Assiniboia.

La carte la plus souvent utilisée par les historiens pour illustrer l’étendue de la colonie d’Assiniboia et les paroisses à la fin des années 1860 et au début des années 1870 est celle qui est publiée dans l’ouvrage de George F.G. Stanley The Birth of Western Canada.[iii] Toutefois, cette carte indique les circonscriptions électorales établies lors de la première élection générale organisée après l’entrée du Manitoba dans la Confédération. Pour cette élection, les paroisses n’étaient pas les mêmes que celles qui avaient servi pour les élections antérieures, lorsque la région s’appelait Assiniboia.

À l’élection de l’Assemblée législative d’Assiniboia, par exemple, la ville de Winnipeg, qui avait été désignée capitale du Nord-Ouest, était une circonscription distincte de la paroisse de St. John’s et devait élire deux représentants. Il y avait aussi d’autres différences. Saint-Laurent (aussi appelé Manitoba), une circonscription à l’élection générale du Manitoba, ne semble pas avoir eu sa propre représentation à l’élection d’Assiniboia. De plus, la circonscription provinciale de Sainte-Agathe semble avoir eu des limites différentes aux élections d’Assiniboia et avoir été divisée en deux. Elle portait également un nom différent - Point Coupée.

Sur la carte de Birth of Western Canada, les noms de lieux risquent peut-être de prêter le plus à confusion en ce qui concerne la période précédant la création de la province — sur cette carte, les noms des paroisses ne correspondent pas aux noms des paroisses auxquelles il est fait allusion dans les débats de la Grande Convention et de l’Assemblée législative d’Assiniboia. La carte ne mentionne pas non plus les divers noms ayant pu s’appliquer à une paroisse donnée, une diversité qui reflétait le caractère multilingue de la Rivière-Rouge et des environs. Tout comme les habitants d’Assiniboia, les lieux d’habitation – ainsi que les éléments topographiques qui caractérisaient ces endroits — portaient des noms français, anglais et autochtones.

Pendant la Grande Convention, on a débattu de la couverture géographique d’un gouvernement instauré localement. Selon la réglementation locale de 1841, le district municipal d’Assiniboia de la CBH avait été « limité au territoire compris dans un cercle d’un diamètre de cent milles ayant La Fourche comme centre ».[iv] Le 8e jour de la convention (le 2 février 1870), les membres agrandirent ce cercle pour étendre leur contrôle jusqu’à la frontière américaine et inclure la paroisse de St. Mary’s Laprairie (également connue sous le nom de Portage-la-Prairie et « le Portage »).[v]

Le 18 mars 1870, pendant le 4e jour de la 1re session de ses débats, l’Assemblée législative du Gouvernement provisoire, même si elle ne revendiquait pas d’autorité sur toute la Terre de Rupert, présuma qu’elle avait le droit de lui donner un autre nom. L’Hon. Dr Curtis James Bird, représentant de la paroisse de St. Paul’s, présenta une motion pour que les membres de l’assemblée fassent cela en avançant l’idée que « Nous devrions conserver les noms indiens autant que possible, car ils sont appropriés et euphoniques ». Il proposa le nom d’« Assiniboia » et sa motion fut acceptée à l’unanimité. On parla donc ensuite du Gouvernement provisoire d’Assiniboia et de l’Assemblée législative d’Assiniboia. Ainsi, l’Assemblée législative d’Assiniboia contrôlait un district appelé Assiniboia situé dans un pays du même nom.[vi]

[i] Cette disposition ne découlait pas de la mise en place d’un système seigneurial, comme cela avait été le cas au Canada-Est/Bas-Canada/Québec. La seule concession seigneuriale à la Rivière-Rouge fut accordée à l’église catholique, à Saint-Boniface. Le mode d’établissement par lots allongés caractérisait aussi les colonies espagnoles du Nouveau-Mexique, du Texas et du Colorado, et on le retrouvait aussi au Mexique, au Brésil et en Argentine. On rencontre encore des lots allongés dans le centre-nord de l’Europe. Voir Jerome Donald Fellmann, Arthur Getis et Judith Getis, Human Geography: Landscapes of Human Activities (Madison, WI: Brown and Benchmark, 1997); Paul R. Baumann, “The Spanish Long-Lots in Southwestern United States,” http://www.geocarto.com.hk/cgi-bin/pages1/sep03/theearth.pdf; Richard Campanella, Time and Place in New Orleans: Past Geographies in the Present Day (Gretna, LA: Pelican, 2002), 85.

[ii] Cette carte est provisoire, en attendant des recherches plus approfondies.

[iii] C.C.J. Bond, carte “The Red River Settlement, 1870,” dans The Birth of Western Canada: A history of the Riel Rebellions de George F.G. Stanley (1936; réédité avec une préface plus longue, de nouvelles cartes et illustrations, Toronto: University of Toronto Press, 1961). Voir aussi : Inge Wilson, “Map 1. Red River Settlement, 1869-70,” dans The Collected Writings of Louis Riel/Les Ecrits complets de Louis Riel, vol. 5, éd. Glen Campbell (Edmonton: University of Alberta Press, 1985), 118-119 [l’aperçu en ligne des livres à Google books partial preview révèle peu de choses en dehors de la liste des noms de paroisses], qui reproduit les noms et limites des paroisses de la carte Birth of Western Canada Map; Darren Stranger, “Map 1 Plan of the Red River Settlement Showing River-Lot Parishes, circa 1871,” dans Homeland to Hinterland: The Changing Worlds of the Red River Metis [sic] in the Nineteenth Century, de Gerhard J. Ens (Toronto: University of Toronto Press, 1996), s’inspire d’arpentages menés entre 1871 et 1873, et montre un écart encore plus grand parmi dans le nombre, les dimensions et les noms des paroisses par rapport à la situation antérieure au Manitoba en 1870. Il est possible de consulter la carte en ligne; voir Gerhard Ens, “Dispossession or Adaptation? Migration and Persistence of the Red River Metis, 1835-1890,” dans The Prairie West: historical readings, éd. R. Douglas Francis et Howard Palmer (Edmonton: University of Alberta, 1992), 141, Google Books, http://books.google.ca/books?id=1ZmNzmaUDokC&lpg=PA118&dq=manitoba%20lands%20question&pg=PA141#v=onepage&q=manitoba%20lands%20question&f=false; Grant & Simmers Real Estate Agents, “Map of Winnipeg District,” 1:253,440 (Winnipeg: [Rolph and Clarke Ltd.], [1900]), consultable en ligne à https://www.flickr.com/photos/manitobamaps/2363697713/in/photostream/, et qui, en montrant la disposition de tous les lots riverains dans le sud du Manitoba à cette époque-là, indique les limites des paroisses (là où le quadrillage change), les terres attribuées aux Catholiques et aux Premières nations ainsi que l’emplacement des rivières — notamment la rivière Scratching (rivière Morris) — mentionné dans les débats de la Grande Convention et de l’Assemblée législative d’Assiniboia.

[iv] Archer, Hudson’s Bay Company Land Tenures, 8.

[v] Voir aussi “Convention at Fort Garry, Very Important Debates, The Bill of Rights,” New Nation (11 février 1870), 1. Le 2 février 1870, Riel a présenté la motion suivante : « Que la législature contrôle entièrement toutes les terres à l’intérieur d’une circonférence au centre de laquelle se trouve Upper Fort Garry, et que le rayon de ce cercle soit égal à la distance entre la frontière américaine et le du Fort Garry ». Pendant les débats, il a ajouté ce qui suit : « Pour ma part, j’aimerais voir tout le pays sous l’égide de la Législature locale. Nous devons oeuvrer pour le pays, au cas où les Canadiens n’oeuvrent pas pour nous ». La motion fut adoptée avec les résultats suivants : Oui 21, Non 18. M. K. McKenzie, représentant le Portage, « protest[a] contre cette décision de la Convention, parce qu’il semble que ces terres dépassent les limites d’Assiniboia et empiètent sur le Portage ».

[vi] Voir aussi Norma Hall, avec Clifford P. Hall et Erin Verrier, L’histoire de l’Assemblée législative d’Assiniboia/le Conseil du Gouvernement Provisoire (Winnipeg:  Manitoba, ministère des Affaires autochtones et du Nord, 2010), 7.