La plupart des Manitobains sont au courant de l’existence d’un homme qui s’appelait Louis Riel. Il était un personnage métis, souvent controversé, et considéré par beaucoup de personnes comme le père du Manitoba. À part ces renseignements, beaucoup de Manitobains et de Canadiens ne connaissent pas les événements de 1869-1870 dans une petite région appelée Rivière-Rouge, ou Assiniboia. Et pourtant, il s’agit de l’une des périodes de résistance politique les plus significatives de l’histoire du Canada. Louis Riel a certainement joué un rôle important dans les événements qui menèrent à l’entrée du Manitoba dans la Confédération, mais d’autres personnes, métisses ou non, ont aussi contribué à cette transformation, qui s’est réalisée en effet de façon démocratique. L’Assemblée législative d’Assiniboia est un phénomène historique et politique de cette période qui a joué un rôle important dans l’histoire de notre province.

Avant l’arrivée des Européens dans la région connue sous le nom de Rivière-Rouge (au confluent de la Rouge et de l’Assiniboia), plusieurs groupes de Premières nations étaient déjà présents. Ils vivaient de la terre, partageaient l’espace et luttaient parfois pour défendre leur Territoire. L’endroit que nous connaissons à présent sous le nom de La Fourche était un carrefour de commerce naturel pour les Cris des plaines, les Cris des bois, les Objibwas/Saulteaux, les Dakotas, les Dénés, les Assiniboins et bien d’autres encore. Ces groupes et leurs prédécesseurs avaient des racines qui remontaient, sur le plan anthropologique, jusqu’à 11 000 ans. Ce n’est qu’il y a 275 ans, en 1738, que le premier Européen, La Vérendrye, s’est aventuré dans ce coin du monde.

L’exploration menée par La Vérendrye a été restreinte par les guerres qui se déroulaient en Europe et dans les colonies de l’Est, mais elle a provoqué ce qui deviendrait un conflit long de presque cent ans entre deux compagnies de traite de fourrure puissantes, la Compagnie de la Baie d’Hudson et la Compagnie du Nord-Ouest. En 1670, la couronne accorda à la CBH une charte qui lui donnait essentiellement tout le territoire dont les cours d’eaux se jetaient dans la Baie d’Hudson, afin que la compagnie puisse faire la traite de fourrures et d’autres ressources. Ce territoire était connu sous le nom de Terre de Rupert. Il s’agissait d’un très vaste territoire, qui couvrait presque 25 % de l’Amérique du Nord. (Voir la carte ci-dessus.)


Carte tirée du site du Canadian Geographic[i]

À la fin du 18e siècle, des petits marchands de fourrures et des petites compagnies de traite de fourrure décidèrent de se regrouper afin de faire concurrence à la CBH. La compagnie ainsi formée prit le nom de Northwest Company (Compagnie du Nord-Ouest); elle fut établie à Montréal. La Compagnie du Nord-Ouest fit concurrence à la CBH et s’attribua une plus grande part du marché en établissant des postes de traite à l’intérieur des terres, près de la Colonie de la Rivière-Rouge. Alors que la CBH avait pour habitude de construire ses postes sur les rives de la Baie d’Hudson et d’attendre que les peuples des Premières Nations y viennent, les employés de la Compagnie du Nord-Ouest se déplaçaient pour faire le commerce des fourrures avec ses clients autochtones. Les premiers commerçants travaillant pour la Compagnie du Nord-Ouest devinrent les ancêtres des Métis de la Rivière-Rouge.


Plan des parcelles, Université du Manitoba[ii]

Vers 1811-1812, les Métis, descendants de marchands de fourrures et de femmes autochtones, étaient bien établis dans la vallée de la rivière Rouge et vivaient de la chasse au bison, de la fabrication du pemmican, et de la vente de ces produits aux marchands de fourrures qui repartaient faire le long voyage jusqu’à Montréal. Ce système fonctionnait bien, sauf pour la CBH et ses propriétaires. Pour se venger, la CBH a vendu une partie de ses terres au philanthrope écossais Thomas Douglas, cinquième Earl de Selkirk. Douglas acheta de la CBH une étendue de terre, connue sous le nom de Rivière-Rouge, pour y installer de pauvres Écossais qu’il voulait faire venir dans le Nouveau Monde. Lord Selkirk pouvait ainsi donner à ses compatriotes déshérités l’espoir d’une vie meilleure dans un endroit nouveau tandis que la CBH se plaisait du fait qu’une communauté protestante allait prendre racine en plein milieu du Territoire de la Compagnie du Nord-Ouest.


Figure 3: Plan of the Land bought by the Earl of Selkirk from Peguis and other Indians. 18th July, 1817[iii]

Mais, quand les colons de Selkirk arrivèrent dans la vallée de la rivière Rouge, c’était l’automne, ce qui n’était pas la meilleure saison pour s’installer au Manitoba, surtout si l’on veut cultiver la terre.

Heureusement pour eux, Peguis, le chef Objibwa, les abrita pendant l’hiver, ce qui leur permit de survivre. À partir de cette période, il y eut des escarmouches régulières, et même une guerre, entre la CBH et la Compagnie du Nord-Ouest. Les Métis, qui étaient établis sur leurs terres depuis des années, avaient le sentiment qu’ils constituaient une nation. La tension régnait, les postes de traites étaient saccagés, des batailles éclataient dans certains endroits, comme à Seven Oaks, et le commerce allait mal.

Finalement, à cause du déclin du commerce, le gouvernement britannique intervint et exigea la fusion de la CBH et de la Compagnie du Nord-Ouest, fait accompli en 1821, et la nouvelle compagnie prit le nom de Hudson Bay Company.

Avançons à l’année 1869, dans le Territoire de la Rivière-Rouge. La région qui deviendra Winnipeg (la ville de Winnipeg n’est établie qu’en 1972) a une population d’environ 12 000 habitants. Les Métis constituaient la majorité de ses habitants de la région : environ 6000 Métis francophones, 4000 Métis anglophones et environ 2000 pionniers européens et canadiens. C’est une ville multiculturelle, surtout si l’on considère que le recensement fait par la CBH ne tenait même pas compte des Premières nations. La traite de fourrure était le principal secteur commercial, les Métis fournissaient des produits de la chasse au bison aux marchands de fourrures, et la vie était relativement paisible. La région était gouvernée par un groupe de personnes choisies par la CBH pour maintenir l’ordre et la paix. Mais les choses s’apprêtent à changer!

Deux ans auparavant, en 1867, une collection de colonies britanniques devint un pays. Par l’intermédiaire de la Confédération, les deux provinces du Canada, la Nouvelle-Écosse et le Nouveau-Brunswick, s’unirent sous le nom de Dominion du Canada. L’une des premières tâches du nouveau gouvernement fut d’étendre ses frontières et d’atteindre l’Ouest avant que d’autres pays – surtout les États-Unis – décident de s’emparer des terres au nord du 49e parallèle. N’oublions pas que les États-Unis venaient d’acheter l’Alaska aux Russes, et que les États-Unis avaient proclamé à plusieurs reprises qu’ils allaient tout simplement annexer le Canada. Sachant cela, le gouvernement conservateur était déterminé à établir des colonies pour réclamer le territoire, ainsi qu’un chemin de fer transcontinental qui traverserait la partie ouest de l’Amérique du Nord. Toutefois, afin de faire cela, il devait tout d’abord acheter la Terre de Rupert à la Compagnie de la Baie d’Hudson. L’entente fut négociée au cours de l’été 1869 et le transfert du Territoire devait se faire au plus tard le 1er décembre.. Les habitants de la Rivière-Rouge ne furent pas consultés.

John A. Macdonald, premier Premier ministre du Canada, envoya des arpenteurs avant que le transfert du Territoire ne se fasse. Ces personnes devaient mesurer et diviser la terre en sections agricoles carrées. Cette façon d’envisager l’agriculture était totalement contraire au système seigneurial français sur lequel les lots riverains métis étaient basés : une répartition de parcelles de terres longues et étroites, qui donnaient à tout le monde un accès à la rivière.

Lorsqu’ils découvrent les activités des arpenteurs du gouvernement du Canada, les Métis, qui vivaient sur ces terres depuis des décennies, ne sont pas enchantés. Le 11 octobre 1869, les Métis, avec Louis Riel à leur tête, affrontèrent les arpenteurs. L’évêque catholique, l’évêque anglican, et même le gouverneur de la CBH chargé d’Assiniboia avaient prévenu John A. Macdonald de ne pas envoyer les arpenteurs, mais ceci ne l’avait pas arrêté. Ainsi, ce jour-là, les Métis envoyèrent au Canada un message lui montrant que, si celui-ci voulait développer cette région, il fallait négocier avec eux.

Sans réponse du Canada, Riel fit appel à l’aide des Métis, des Sang-mêlé (ou Half-breeds, comme on appelait les Métis anglophones à l’époque), des colons et des Premières nations, afin de former le Comité national métis, une organisation créée pour résister au Canada. (N’oublions pas que les habitants de la Rivière-Rouge avaient des origines culturelles diverses). Le Comité était constitué de représentants de chaque paroisse. Il fut créé au moment où les résidents venaient d’apprendre que William McDougall, collègue anti-français et orangiste de Macdonald, avait été nommé lieutenant-gouverneur de la région. (L’Ordre d’Orange était une société protestante d’origine britannique qui militait souvent pour des questions religieuses et politiques). Le Comité national métis comprend que si on laisse entrer McDougall dans la région et qu’Assiniboia est absorbée par le Canada, les traditions métisses seront piétinées et disparaitront.

Le 2 novembre 1869, le Comité prit les choses en main en s’emparant du Fort-Garry, le poste de traite de la CBH. Les membres du Comité veillèrent à ce que McDougall ne puisse pas pénétrer dans la région, en envoyant un certain nombre d’hommes armés vers le sud, à la frontière. Ces actes ne manquèrent pas d’attirer l’attention du gouvernement canadien, qui n’avait aucun moyen efficace d’envoyer des troupes dans la région. Le 1er décembre 1869, William McDougall traversa la frontière et déclara que la région faisait maintenant partie du Canada et qu’il en était le gouverneur, après quoi il se retira rapidement au Dakota du Nord.

Au cours des quelques mois qui suivirent, la population protestante de la Rivière-Rouge, agitée par McDougall, tenta de renverser le Comité national métis, également appelé « gouvernement provisoire ». À cause de ces tensions, le Comité se vit obligé d’arrêter les agitateurs. La plupart d’entre eux furent relâchés après un procès, mais le prisonnier Thomas Scott finit par être exécuté, et ce pendant la présidence de Louis Riel. Ceci est souvent considéré comme le début du déclin de Louis Riel, car les habitants anglais et protestants de la région le détestèrent jusqu’à son exécution 15 ans plus tard.

Toutefois, pendant cette période, c’est-à-dire entre janvier et juin 1870, la démocratie continua à régner à Assiniboia ou dans la colonie de la Rivière-Rouge. Étant donné que le gouvernement provisoire n’était pas vraiment organisé pour adopter des lois – c’est-à-dire qu’il n’avait pas d’organe législatif– ses membres avaient besoin de créer un organe politique qui pourrait prendre ce genre de décisions. La Grande Convention se tint entre le 25 janvier et le 10 février 1870 afin de permettre aux membres de déterminer quelles étaient les prochaines mesures importantes à adopter pour la région. La Grande Convention, formée de 20 représentants francophones et 20 représentants anglophones, décida de créer un organe législatif responsable et représentatif, et d’envoyer des délégués à Ottawa en vue de négocier avec le Canada.

L’Assemblée législative d’Assiniboia siégea du 9 mars au 24 juin 1870. Elle détermina les conditions des négociations avec le Canada et enfin, adopta l’Acte du Manitoba, par lequel le Manitoba se joint à la Confédération. L’Assemblée législative d’Assiniboia représente la première forme de gouvernement responsable dans l’Ouest du Canada.